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Le vol du courrier - Pralinette

Par suzanne • ◎ JEUTIMAGINE ◎ • Vendredi 11/02/2005 • 0 commentaires  • Lu 4016 fois

© suzanne/BOITE_LET_FACT

Eugène est un homme de soixante dix ans, vivant seul et sans famille, depuis deux décennies que ses parents sont morts. Personne ne prête jamais attention à ce marginal qui semble passer des heures et des jours derrière les rideaux de sa cuisine donnant sur la Poste.
Eugène n'est pourtant pas seulement un homme à l'écart de toute relation humaine; c'est un être de chair et de sang, sensible, souvent gai lorsqu'il parle avec ses chats et imite le chant des oiseaux lors de ses longues balades en forêt. Parfois, il tente de se lancer dans des exhibitions sportives pour épater un public fantôme, et il rit tout seul de ses galipettes ratées. La population pense qu'il est "l'idiot du village"…

Eugène profita de ce que les agents de la Poste chargeaient le courrier à distribuer et faisaient des allées et venues entre leurs camionnettes et l'intérieur du bâtiment, pour s'emparer du premier sac à portée de sa main. S'enfuyant aussi vite que ses jambes le lui permettaient, son long corps maigre disparut au coin de la rue; il s'engouffra dans sa vieille 4L, jeta le sac sur le siège passager et rejoignit la colline boisée et ventée.
Délicatement et presque peureusement, mais fébrilement, il ouvrit le gros sac de toile de jute gris et resta un instant interdit devant le monceau d'enveloppes de toutes formes, épaisseurs et couleurs. De l'écriture manuscrite, petite et serrée ou large et voyante aux adresses dactylographiées, Eugène écarquilla les yeux sur les jolis timbres de régions lointaines ou pays inconnus… du rêve et du bonheur pour cet homme qui n'eut jamais autre plaisir que celui bien minime de recevoir du courrier de son fournisseur d'eau et d'électricité. Il sentit monter en lui un goût amer de colère et de vengeance envers cette vie qui ne lui faisait jamais cadeau de la moindre fantaisie. Repérant immédiatement les documents maudits qui lui absorbent une bonne partie de sa misérable retraite, les factures d'électricité voltigèrent en direction des pylônes électriques, tandis que les factures d'eau rejoignirent les eaux tumultueuses et glacées du torrent. Comme si ces gestes rageurs avaient ramené en lui le calme, il vint s'asseoir tranquillement à l'abri du vent, dans l'entrée humide mais protectrice de la grotte d'où il put commencer la consultation de bien belles missives d'amour et de tendresse. Voici la lettre paisible et rassurante, d'une grand'maman à ses petits enfants, des pleins et des déliés tracés au porte-plume, comme du temps de sa jeunesse…
Eugène imagina cette dame, sereine et équilibrée, venant partager avec ses petits toute la douceur d'une veillée d'hiver au coin du feu.
Une enveloppe sembla vouloir se glisser entre les doigts d'Eugène, effrontément colorée et de cœurs parsemée; de longs paragraphes, des mots d'amour ponctués de points d'interrogation et de suspension, on dirait même qu'une larme fut venue s'égarer sur les "je t'aime". L'amour serait-il douloureux, se demanda pensivement Eugène?
Une carte postale de plage ensoleillée, de ciel bleu et de sable fin où se prélasse une nymphette alanguie, vint heurter les mains rugueuses et noueuses d'Eugène; frémissant presque de désir à ce contact virtuel, il jeta rageusement ce carton d'illusions, de rêves enfouis puis évanouis à tout jamais.
L'absurdité de la situation dans laquelle il s'était englué lui sauta brusquement au visage, se sentant tout à coup fautif et ridicule, il se redressa d'un bond, rassembla les enveloppes éparses et les remit dans le sac; cette nuit, quand les bruits de la ville ne seraient que rumeur sourde et aveugle, il déposerait le sac devant le rideau de fer du bureau de poste. Au matin, Eugène qui ne ferait pas de mal à une mouche, aurait repris son poste d'observation derrière les rideaux de sa cuisine.


Le vol du Courrier / Pralinetteext


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